« Le multilinguisme, enjeu du XXIe siècle » Qui a peur de la diversité ?

Posted by Blogactiv Team on 22/01/14

Le 6 décembre dernier, Claire Goyer avait présenté une conférence pour le cercle culturel de la Commission européenne Pensée libre pour l’Europe,  intitulée « Le multilinguisme, enjeu du XXIe siècle… Qui a peur de la diversité ? ».

Il s’agissait d’expression orale, Claire Goyer voulait récrire la transcription avant que le texte soit publié sur son blog.

Nous devions le faire ensemble, mais elle n’est plus là pour parfaire cette réécriture . Il semble préférable de garder ce texte tel quel, et tous ceux qui avaient autant de plaisir à l’écouter qu’à la lire pourront presque l’entendre parler.

Le débat n’a malheureusement pas été transcrit. Je cite Madame Nadine De Loore : «la conférence a été très appréciée, le débat qui a suivi était particulièrement intéressant. Nous avons rarement eu une conférence-débat aussi animée !

Claire était très enthousiaste, enjouée et ses propos étaient clairs et édifiants… »

VL

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« Le multilinguisme, enjeu du XXIe siècle »

Qui a peur de la diversité ?

Tout d’abord, je n’ai pas la prétention d’épuiser le sujet, mais je suis passionnée par la question de la survie des langues : je suis convaincue que la diversité est une richesse, qu’elle soit linguistique et culturelle ou biologique. Il est vrai qu’à chaque époque, une langue et une culture dominantes ont fait reculer cette diversité. Sumer a été supplanté par Akkad qui a imposé sa langue aux Sumériens, le monde romain et le latin ont dominé la Méditerranée et fait disparaître les langues locales ; et depuis quelques décennies ce rôle de glotophage a été joué par l’anglais. On observe toutefois une évolution depuis quelques années : cette évolution ne va pas nécessairement vers un monde monolingue où tout le monde parlerait la même langue pour se comprendre, mais bien vers un monde où le plurilinguisme constituera un atout considérable et même une compétence indispensable pour affronter la globalisation.

Le cas des États-Unis : il est intéressant de constater le changement qui s’opère dans l’un des pays réputés les plus monolingues de la planète, les États-Unis. Rappelons la devise du peuple américain : one country, one language, one flag (un pays, une langue, un drapeau). À l’heure actuelle, dans de nombreux États les Conseils d’enseignement public ouvrent des classes en immersion ou classe bilingues, à partir de la maternelle. L’enseignement se fait en deux langues  alternativement, un jour sur deux. Il s’agit le plus souvent de classes anglais / espagnol, anglais / mandarin ou anglais / français, bientôt anglais / portugais.

En Californie et en Floride, la langue majoritaire est devenue l’espagnol. On évoque souvent aujourd’hui les États-Unis comme un pays bilingue anglais/espagnol.

Les classes bilingues anglais / français se trouvent en particulier à New-York, en Nouvelle-Angleterre et en Louisiane (i). Ces filières sont très populaires auprès des familles déjà bilingues mais les parents monolingues séduits par la méthode et conscients de ses atouts s’empressent d’y inscrire leurs enfants, en espérant que leur candidature sera retenue. Les files d’attente sont longues. En ce qui concerne plus particulièrement le français, on observe un renouveau d’intérêt pour la langue d’héritage, heritage language, dans le Maine et en Louisiane alors que pendant longtemps les Acadiens déportés là en 1755 par les Anglais après le grand dérangement, véritable nettoyage ethnique, cachaient leur origine et anglicisaient leur nom pour éviter l’hostilité de la population.

Quels avantages offre une éducation bilingue ?

Des recherches sur le cerveau et des tests scientifiques qu’on a fait passer à des enfants aussi bien qu’à des adultes révèlent qu’un  bilingue est  plus précis et plus rapide et que son cerveau est plus actif que celui d’un monolingue. « De nouvelles études montrent que le cerveau multilingue est plus agile, plus rapide, mieux à même de faire face à des ambiguïtés, de résoudre les conflits et même de résister à la maladie d’Alzheimer et à d’autres formes de démence », nous dit Jeffrey Kluger (ii).

La difficulté principale pour développer ces filières reste de trouver des professeurs qualifiés. Aux États-Unis, des universités ont ouvert des formations en éducation bilingue, avec une certification à la clé (ex : Hunter College, New-York). Pour l’anecdote, Laurent Fabius a rendu visite à PS 58, la première école de New-York à avoir ouvert une section bilingue, à Brooklyn. DLF Bruxelles-Europe avait publié un reportage sur cette école dès l’ouverture en 2008 (revue no 227, sur le site). Huit écoles publiques ont depuis ouvert un enseignement bilingue FR/EN à New-York. À la rentrée 2013, la Brooklyn Middle School MS 51 (niveau collège) a été inaugurée.

Cet exemple illustre à quel point les représentations de la langue ou des langues ont changé. En effet au XIXe siècle et jusque dans les années 1950, dans nos pays occidentaux une langue nationale unique était imposée pour créer, disaient les politiques en place, une meilleure cohésion nationale. Dans les écoles, il était même interdit de parler le patois local ou une autre langue sous peine d’être puni. C’est ainsi que beaucoup d’immigrés ne parlaient pas à leurs enfants dans leur langue d’origine pour leur permettre, croyaient-ils, de mieux s’intégrer. On pensait aussi qu’apprendre une autre langue avant cinq ans pouvait être un handicap pour l’apprentissage de la langue naturelle. Les mentalités ont bien changé !

En Europe aussi, l’immersion linguistique connaît actuellement un engouement. Il s’agit d’une approche alternative à l’apprentissage traditionnel des langues étrangères, mise en pratique depuis longtemps dans les écoles européennes avec le succès que l’on connaît. À Bruxelles, de plus en plus d’écoles pratiquent ce système avec le néerlandais comme langue d’immersion – et beaucoup utilisent la méthode EMILE, enseignement matière intégrée en langue étrangère. Des problèmes de financement freinent ce qui est pourtant une nécessité, car les statistiques révèlent que le chômage est beaucoup plus élevé chez les monolingues que chez les bilingues : 20 % de chômage à Bruxelles, 40 % chez les jeunes. (Le Plan Marnix, dont l’objectif est de  promouvoir le multilinguisme dès le plus jeune âge pour tous les petits Bruxellois, a été lancé en septembre dernier.)

Une étude commanditée par la Commission est arrivée aux mêmes conclusions que Kluger : «  L’accès à l’information et la nécessité de naviguer parmi celle-ci est un talent précieux à l’heure actuelle. Si l’esprit multilingue permet de regarder les choses selon plusieurs perspectives différentes, alors on peut dire que l’esprit multilingue est bien adapté aux temps modernes. » (Étude 2009.)

La connaissance des langues est un enrichissement culturel et humain formidable et elle est un atout essentiel dans l’économie mondialisée, mobilité oblige. Les entreprises le disent : l’anglais ne suffit pas. En Europe, 11 % des marchés sont perdus à cause d’un manque de connaissance des langues.

La réalité du terrain, une langue hypercentrale aujourd’hui :

Des années 1950 au début du XXIe siècle, on observe une lente mais inexorable ruée vers l’anglais (Swaan).

En 2012, le baromètre européen des langues montre que si les Européens pensent que le multilinguisme est très important, pratiquement 100  % des jeunes en Europe apprennent l’anglais en LV1, avec des résultats relativement médiocres puisque seulement 14 % peuvent le parler très bien. Plus de 40 % ne savent qu’une seule langue, la leur. Un autre constat, pas si paradoxal : le multilinguisme recule ainsi que le  niveau de la langue naturelle. Les deux sont liés.

La diffusion et la domination de l’anglais comme seule langue totalement mondiale, déplaçant les autres langues internationales, ont atteint des dimensions qu’on n’avait jamais observées dans l’histoire de l’humanité. Gordon Brown n’a-t-il pas déclaré peu avant son départ du 10 Downing Street que son ambition était de faire de l’anglais une langue planétaire ? Nombreux sont les linguistes qui dénoncent cette hégémonie (Phillipson, Fishman, Grin, Baetens-Beardsmore et bien d’autres), car elle implique une hégémonie de la pensée. Fishman (Américain) parle d’une killer-language, langue tueuse. Phillipson a publié English yes, English only, no. Une langue n’est pas neutre.

Les États membres peinent à suivre les politiques linguistiques lancées par l’UE : LM+ 2, langue maternelle + deux autres langues. Au Royaume-Uni l’enseignement des langues est devenu facultatif en 2006, mesure rapportée en 2012 devant la prise de conscience du handicap que représente le monolinguisme dans le monde global, fût-on anglophone.

La malédiction de Babel peut-elle être envisagée comme un plus ?

On compte aujourd’hui dans le monde près de 6 000 langues, dans moins de 200 États souverains.

L’État unilingue et uniculturel représente donc une utopie dans le monde actuel, même si cette utopie demeure très présente dans les idéologies occidentales.

Il y a d’abord la diversité linguistique territoriale – 214 langues au Congo RDC,  plus de 700 en Nouvelle-Guinée, et plus de 1  600 langues ou variétés en Inde. Il y a ensuite la multiplicité linguistique moderne de la migration : dans le Grand Londres on parle plus de 260 langues, et dans la région de Toronto, de Montréal ou de San Francisco on en compte autant. Une des conséquences de l’inter-connexion de plus en plus grande de l’ère numérique est que le déplacement et la mort de langues minoritaires se sont accélérés de façon exponentielle au cours des dernières décennies, (une langue meurt tous les 10 jours) de telle sorte qu’on entrevoit l’éventuelle disparition de la majorité des langues du monde dans moins d’un siècle (Hale, 1992 ; Krauss, 1992). Aujourd’hui, la bataille pour la survie des langues se joue sur internet. L’Unesco a chiffré cette perte à 50 %.

Mais, dans le même temps, la montée en puissance des pays émergents confère aux langues de ces pays un pouvoir correspondant à leur pouvoir économique et politique. Les pays du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) sont en train de constituer des pôles d’influence où l’on ne communique pas nécessairement en anglais, mais en brésilien, espagnol, russe, hindi, chinois. Le français est aussi une langue hypercentrale dans l’espace francophone.

Le 4 décembre s’est tenu à Paris un forum économique francophone avec 560 chefs d’entreprise.

Je conclurai sur l’espace européen qui est relativement pauvre en nombre de langues : 24 langues officielles, 60 langues régionales. Cette multiplicité de langues peut sembler compliquée à gérer dans un espace politique commun. Mais c’est avant tout un héritage culturel impossible à refuser. Il est inscrit  dans l’ADN de l’Europe. Il faut se libérer, nous dit Michaël Oustinov, « d’une vision purement techniciste des langues, ravalant celles-ci au rang de simples instruments interchangeables, alors que chaque langue constitue une vision du monde qui lui est propre ». La question linguistique ne peut obéir exclusivement à des considérations de rationalisation administrative, comme c’est le cas à la Commission, ou dans les agences centralisées. « Une lingua franca ne pourra jamais satisfaire les besoins de communication des citoyens européens », écrit Leonard Orban.

Dès lors la voie est toute tracée : plutôt que de rêver à une hypothétique langue unique – anglais ou espéranto – mieux vaut prendre acte avec le linguiste Claude Hagège que « l’Européen devra élever ses fils et ses filles dans la variété des langues et non dans l’unité  ».

Le monolinguisme sera-t-il l’illettrisme du XXIe siècle ?

 

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(i)

  • Révolution bilingue pour la communauté francophone de New York Fabrice Jaumont et Jane Ross. (lien)
  • La vitalité du français en tant que langue d’origine aux États-Unis, Les communautés francophones aux États-Unis, Jane F. Ross et Fabrice Jaumont 2013. (lien)

(ii)

  • The Power of the Bilingual Brain by Jeffrey Kluger / Salt Lake City, Monday, July 29, 2013 (lien)

One Response to « Le multilinguisme, enjeu du XXIe siècle » Qui a peur de la diversité ? »»

  1. Comment by Thierry Saladin | 2014/02/14 at 18:23:58

    Il est dit en fin de propos:
    “Dès lors la voie est toute tracée : plutôt que de rêver à une hypothétique langue unique – anglais ou espéranto – mieux vaut prendre acte avec le linguiste Claude Hagège que « l’Européen devra élever ses fils et ses filles dans la variété des langues et non dans l’unité ».

    Justement, Claude Hagège, comme beaucoup de inguistes, est un peu dans les nuages.
    Le multilinguisme, c’est une chimère ou une pilule destinée à nous faire avaler le tout-anglais, parce que c’est complètement irréaliste.
    C’est ce que j’ai tenté de rappeler le trois décembre 21013 lors de ce colloque. Mais mon intervention n’a pas plu à tout le monde, et pourtant elle n’a duré qu’une minute trente…
    Alors que l’espéranto, qui n’est jamais étudié sérieusement par ceux qui en parlent pour l’écarter a vocation à être langue commune, et non unique.
    Cela fait des années qu’on le dit et qu’on le répète.


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