Le français dans les institutions européennes et dans le monde – Pistes pour une politique d’influence réussie

Posted by Claire Goyer on 08/01/14

Contribution de Claire GOYER, Présidente de DLF Bruxelles-Europe diversité linguistique et langue française, auprès du Colloque organisé par l’association Démocratie 2012 sur « L’image de la France vue de l’étranger » à la Maison de l’Amérique latine, le 28 novembre 2013.


Il nous faut ne pas oublier que le statut d’une langue est révélateur de son influence. Si les Espagnols se mettent à l’allemand c’est parce qu’ils espèrent trouver du travail dans l’État européen qui se porte le mieux économiquement en Europe. Si les Chinois apprennent le français c’est pour s’implanter en Afrique francophone.

Cependant, le rayonnement d’un pays ne se mesure pas seulement à son  dynamisme économique mais aussi à son influence culturelle. Cette influence passe par le vecteur de la langue. Langue, culture et économie sont liées.

En France, le chiffre d’affaires direct des industries culturelles et créatives (ICC) est plus important que celui de l’industrie automobile (Ernst&Young – données 2011). On sait que les industries culturelles représentent le premier produit d’exportation des États-Unis et que la langue anglaise rapporte plus au Royaume-Uni que le pétrole écossais.

 

I.  Le français dans les institutions européennes et en Europe

Pour nous qui avons créé une veille linguistique dans les institutions européennes sur le multilinguisme et la langue française depuis une dizaine d’années, on ne peut plus se payer de mots.

  1. La place du français dans les institutions européennes a drastiquement reculé depuis 20 ans.
  2. Le français et le multilinguisme reculent en Europe (baromètre européen des langues 2012) au profit de l’anglais. Pratiquement 100 % des élèves apprennent l’anglais en première langue vivante avec d’ailleurs des résultats assez médiocres, puisque seulement 14 % parviennent à le parler très bien.

    Quelques chiffres
    : à la Commission européenne, en 1995, le français représentait 38 % des textes de première rédaction ; en 2008, 12 % ; en 2012, 7 %. L’allemand tourne autour de 2 %. L’anglais est aujourd’hui à 90 % la langue de première rédaction.

Le basculement vers l’anglais se produit en 1995 dans l’Europe à 15 avec l’entrée de l’Autriche, la Finlande, la Suède, en même temps que Jacques Delors quittait une Commission encore largement francophone. Le grand coup d’accélérateur est donné en 2004 avec l’entrée des États de l’Europe centrale. On est passé de 11 à 23 langues d’un coup, et force est de constater que plus il y a de langues et plus il y a d’anglais. Il est vrai que l’anglais a été imposé pour les négociations alors que Neil Kinnock – un Britannique… – était vice-président de la Commission Prodi.

On sait que mise à part la Cour de justice européenne où la langue de référence reste le français pour des raisons historiques, le poids de l’anglais à la Commission comme dans d’autres institutions et organes de l’UE n’a cessé d’augmenter.

Mais la question est : Que font les  États membres devant cette dérive ? Que fait Paris ? Cette situation arrange les petits pays dont la langue n’a pas de vocation internationale. Mais les autres ?

De temps en temps la France, l’Allemagne protestent (lettre de Védrine/Fischer  au président Prodi en 2001). On se souvient de la sortie de Jacques Chirac du Conseil européen en 2006 lorsque le baron Sellières a pris la parole en anglais. Jean-Pierre Raffarin, sherpa du président Sarkozy pour le français, est venu taper du point sur la table à Bruxelles en 2009. Monsieur Barroso lui a répondu : je m’adresse à eux en français, ils me répondent en anglais ! Abdou Diouf, secrétaire général de l’OIF a été plus précis : l’avenir du français se joue à Bruxelles ! Peine perdue.

Alors, bien sûr, il est vrai que les directives sont traduites en toutes les langues car tout citoyen européen doit pouvoir prendre connaissance du droit qui s’impose à lui dans sa langue. Mais quid du travail de conception ? Il se fait majoritairement en anglais.

Est-ce ce que nous voulons ? À langue unique, pensée unique, et les directives rédigées en anglais reflètent fatalement un système de pensée et une vision du monde anglo-saxons. La traduction coûte 1 % du budget de l’UE, autrement dit un café/an par citoyen. Le coût, jugé trop élevé par certains, est le prix à payer pour une Europe démocratique. Par comparaison la PAC représente plus de 40 % du budget. Les coupes budgétaires dans les services de traduction cette année ont eu des conséquences immédiates. Un appel à candidatures de la Commission pour une plate-forme de la société civile sur la fraude fiscale a imposé l’anglais comme langue de travail pour tous les participants : c’est une infraction inadmissible aux traités, et à notre initiative, une plainte a été déposée ; elle est en cours.

Selon nous, il existe donc une contradiction totale entre les missions de l’Union européenne et l’allocation de ses moyens pour les gérer.

On peut se demander aussi quel coût a le non-multilinguisme en termes de déficit démocratique. Car il ne faut pas se le cacher : plus de 40  % des Européens ne parlent qu’une seule langue, la leur. Le coût du non-multilinguisme, c’est le fossé qui se creuse entre l’Europe et les citoyens car il aura tôt ou tard des conséquences.

Que pensent les fonctionnaires français de la Commission? Un récent sondage conclut qu’une grande majorité estiment que leur pays a perdu de son influence en Europe depuis le début de la crise financière. Certains pensent que le déclin de la langue française est irréversible. D’autres pensent qu’il faut réagir  : rééquilibrer l’usage des langues dans les institutions et en particulier à la Commission. Nous sommes de ceux-là. C’est possible mais il faut une volonté politique. Cela pourrait être l’un des objectifs de la nouvelle Commission en 2014 : une occasion à ne pas manquer.

 

II.  Le français dans le monde

Le prestige de la langue et de la culture française reste encore très vif dans le monde. L’année Marcel Proust a été mieux célébrée à New-York qu’à Paris. À Séoul, le français est adoré, en Chine les universités exigent l’excellence. La francophonie renaît au Vietnam, pour ne parler que de l’Asie. Le réseau des lycées français, les Alliances françaises, les instituts français, RFI, TV5, France 24, Campus France, l’agence universitaire de la francophonie, l’OIF concourent à ce rayonnement, ainsi que la Sorbonne et le Louvre à Abou Dhabi. Nous pouvons être fiers de ce réseau.

Néanmoins, il est regrettable de voir littéralement fondre les budgets de la politique culturelle extérieure de la France. Budget misérabiliste du ministère des Affaires étrangères : un peu plus de 1 % du budget de l’État alors qu’il doit financer la plus grande partie du réseau culturel extérieur, à comparer au ministère de l’Éducation qui représente 20 % du budget. Et il faut savoir que les services de la langue française à l’étranger ne ménagent pas leur peine : ils sont plus proches des 70 que des 35 heures par semaine.

 

III.  L’image envoyée par les élites françaises pose problème

Une vraie politique d’influence ne peut faire l’économie d’un premier constat  : langue et pouvoir sont liés. L’anglais ne domine pas seulement en raison de la puissance économique étatsunienne mais grâce à une stratégie volontariste et une offensive sans précédent depuis la globalisation des échanges relayée par les cousins britanniques. Ils ont l’ambition de faire de l’anglais la langue du monde, pas moins. Ils drainent les meilleurs étudiants du monde entier, malgré le coût élevé des études, et pour pallier cet inconvénient ils ont créé les MOOC (massive open on line courses). Car aujourd’hui, c’est sur le numérique que se livrent les batailles d’influence.

Deuxième constat : l’image que renvoie la France.

  1. Les élites françaises ne croient pas au rayonnement international de leur langue. Le français, c’est ringard : À Bruxelles, à l’ONU, même en présence d’interprètes, les Français choisissent de parler un anglais plus ou moins approximatif dans les réunions internationales. Un député français au PE a justifié sa prise de parole en anglais auprès d’un interprète qui ne comprenait pas son charabia par : ça me fait faire des progrès en anglais.
  2. Les think-tanks français, les écoles de commerce, ne communiquent qu’en anglais dès qu’ils s’adressent à l’international, escamotant leur langue et par là même leur identité. Ce faisant ils donnent raison à Neil Kinnock. L’IFRI, think-tank français réputé, en est un exemple emblématique.

 

En conclusion, l’on peut dire que la France a d’énormes atouts. Son patrimoine culturel et scientifique, ses valeurs, sa langue, dans laquelle tant d’écrivains étrangers ont choisi d’écrire et par-dessus tout, l’espace francophone   : 220    millions d’habitants répartis sur les cinq continents. Il représente l’un des grands espaces d’influence dans le monde. C’est une force, un levier dont il faut prendre la mesure et qu’il faut valoriser. Si nous n’y prenons garde, ce pôle d’avenir risque de nous échapper au profit d’autres pôles économiques et culturels, anglophones ou émergeants selon les régions du monde. Ils n’attendent que ça. Il faut donc créer des stratégies globales d’influence, réagir vite, s’adapter, devenir plurilingues, et pas seulement connaître l’anglais. La mondialisation impose une guerre de mouvement.

 

 

 

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