Diversité linguistique & langue française

Ce texte de Pierre FRATH a été écrit pour un public allemand

En France, la bataille contre l’anglais à l’université est gagnée (pour l’instant)

Tout le monde se souvient des controverses à propos de l’article 2 de la loi relative à l’enseignement supérieur et à la recherche, dite loi Fioraso, du nom de la ministre qui l’a proposée. L’article en question devait ouvrir la voie à une anglicisation complète des enseignements de master en France, au gré des universités, ce qui revenait à un affaiblissement considérable de la loi de 1994, dite loi Toubon, qui stipulait expressément que la langue de l’enseignement en France est le français, sauf quelques exceptions. Mais dans la pratique, plus de 700 masters entièrement en anglais sont proposés dans les universités françaises, surtout dans les grandes écoles de commerce. Ces masters sont de fait illégaux, et un des objectifs de l’article 2 était de les légaliser.

Le projet de loi Fioraso a été vivement combattu par diverses associations de défense du français, et aussi par l’Observatoire européen du plurilinguisme au nom d’une protection non seulement du français, mais aussi des autres langues européennes, telles l’allemand ou l’italien, menacées encore plus gravement que le français par la domination de l’anglais. De nombreuses voix, aussi bien en France qu’à l’étranger, se sont élevées pour fustiger cet abandon volontaire du français, les étrangers faisant notamment remarquer que la langue française n’est pas la propriété exclusive des Français, que la France a des responsabilités envers les autres locuteurs de sa langue, et que l’abandon du français à l’université les lèse gravement, eux et leurs enfants.

Il semble que ces voix aient fini par porter puisque, avant son passage à l’Assemblée le 22 mai 2013, une commission parlementaire a considérablement affaibli la portée de l’article 2. Le projet de loi a ensuite été encore amendé au Sénat avant son adoption définitive le 9 juillet 2013. Les sénateurs ont notamment ajouté une clause stipulant que les enseignements ne pouvaient être que partiellement en langue étrangère. La proportion en serait contrôlée par « le ministre chargé de l’usage de la langue française », c’est-à-dire le ministère de la Culture, et, de ce fait, la loi Toubon sort ainsi renforcée de la confrontation, car elle ne comportait aucune mesure de contrôle.

Ce n’est pas l’impression qu’ont eue les citoyens français et les observateurs étrangers. La presse s’est intéressée tardivement à la question, et alors souvent en termes caricaturaux. On en a parlé un peu à la radio, mais le problème n’a pas été traité du tout dans les innombrables débats télévisés. Lorsque la loi a été adoptée le 22 mai 2013, les journaux ont annoncé la victoire de l’anglais, aucun journaliste n’ayant pris la peine, semble-t-il, de comparer l’article 2 avant et après son passage en commission parlementaire. Et aucun journal n’a relevé que l’adoption définitive de la loi le 9 juillet a finalement renforcé la loi Toubon, contrairement à ce qu’ils avaient dit au mois de mai.

On peut certainement critiquer un manque flagrant de professionnalisme chez la plupart des journalistes sur cette question. Mais leur attitude est typique de celle des élites françaises en général face à l’anglicisation : elles ne voient pas le problème. Et lorsqu’elles en prennent conscience, elles l’associent à un nationalisme dépassé et à un combat d’arrière-garde contre la modernité. Ce qui est curieux, aussi, c’est l’absence de travaux de recherche sur la question, et les causes profondes du phénomène sont ainsi inconnues. C’est pourquoi j’ai commencé à travailler à une Sociolinguistique de l’anglicisation, et si des collègues s’intéressent à cette question en Allemagne, peut-être pourrions-nous collaborer…

 

Pierre Frath

Professeur émérite de linguistique et de didactique des langues à l’université de Reims

 

Pierre.frath@aliceadsl.fr

http://www.res-per-nomen.org

http://plurilinguisme.europe-avenir.com/

Author :
Print

Comments

  1. Je suis simple citoyen, mais le mauvais traitement (ou son absence) des questions relatives à la langue française et à l’anglicisation par les journalistes n’est-il pas dû au fait que personne n’est en charge de ce dossier dans les journaux, et que cela intéresse peu les journalistes, si bien qu’ils n’approfondissent pas le sujet. Il y a peut-être ici un problème de service public et un problème de réflexion plus globale sur le métier de journalistes. Sans doute faudrait-il des journaux avec des missions de service public, par exemple en corrélation avec les intitulés des ministères ou autour de certains sujets définis par nos représentants. Car ce qui se passe, c’est que des journalistes peu informés “font leur boulot” en relayant les dépêches et les gros titres, mais sans approfondir le sujet. Les poncifs habituels continuent donc d’être véhiculés, et pour que cela ne soit pas le cas, il faudrait qu’il y ait des gens qui cela intéresse d’embauchés, ou il faudrait que les associations de défense de la langue française puissent “imposer” certains articles ou forcer au traitement de certaines informations, car sinon on est obligé d’attendre le bon vouloir des journalistes, qui sont soumis à l’objectif de l’audimat / de la vente… Vaste sujet….!

  2. Bonjour Pierre Frath,

    Pour vous avoir lu, et plusieurs fois, je vous reconnais et à ce titre je vous soutiens.

    Comme vous, j’ai dénoncé et combats cet article 2 de la loi Fioraso qui, s’il devait être appliqué, signe l’arrêt de mort de la langue française d’ici cent ans.

    Or, cette loi a été votée par le Parlement…

    Moi aussi je pourrais donner à mon commentaire, le titre suivant : Face à l’anglicisation, les élites qui défendent, — avec raison — la diversité linguistique ne voient pas le problème.

    Ne le prenez pas pour vous, parce je connais votre position et vous en sais gré.

    En effet, j’ai assisté récemment à un débat sur le Multilinguisme. Un de plus.
    Comme les autres fois, c’était à pleurer : de l’exhortation, du « yaka », du « fokon », du « nous somm’pour… », et le reste à l’envi.

    L’alternative est pourtant simple : ou bien c’est l’anglais, (N.B. : qui ne s’impose pas, comme disent les ignorants ou les naïfs, mais qui est imposé), ou bien nous continuons à défendre le multilinguisme en feignant de croire qu’il serait à la portée du premier venu. Ce qui, dans cette deuxième option de l’alternative, revient à tout faire pour que l’anglicisation, contre laquelle ils se battent, réussisse ; avec les conséquences catastrophiques que cela entrainera.

    Parce qu’apprendre une ou plusieurs langues étrangères n’est pas, quoiqu’ils en disent, à la portée du premier venu.

    Lorsqu’on a une once de jugeote, il est évident que la solution ne se trouve pas dans cette alternative. Mais voilà, interdiction de parler de l’autre solution.

    Bien à vous.

    Thierry Saladin

  3. Pour aller dans le sens du commentaire précédent,
    Ce blog est la preuve même que défendre le multilinguisme c’est contribuer à imposer l’anglais. Ce blog est à moitié en anglais (pour ce qui concerne l’interface) et présente des publicités en anglais. L’anglais est une arme du capitalisme financier, du totalitarisme marchand, la présence de publicité sur ce site en dit long sur ce qui lie les défenseurs du multilinguisme à ce totalitarisme qui ne dit pas son nom.

    Alors, le meilleur moyen de s’opposer à l’uniformisation, de s’opposer au tout à l’anglais, et surtout de préserver les cultures et les langues, c’est l’espéranto.
    Pourquoi ne parlez vous jamais de cette solution ?
    Peut être parce que vous n’avez aucun moyen de répondre objectivement, sincèrement et rationnellement aux arguments qui font de l’espéranto une nécessité ?
    Si vous êtes en mesure de répondre à ces arguments, alors parlons de l’espéranto, débattons.

Comments are closed.