Diversité linguistique & langue française

Langue, culture et marchés sont liés

Même si elles sont nécessaires, les réformes fiscales et les transferts budgétaires ne suffiront pas à sortir la France de la crise. Elles peuvent même compliquer encore la réalisation de cette ambition. D’autre part si d’autres pays sont aussi endettés que le nôtre, nous avons une particularité : l’importance et l’aggravation permanente de notre déficit commercial et donc de notre commerce international.

Pour redresser les comptes extérieurs de la France et développer les marchés l’un de ses atouts est son influence culturelle, au sens le plus large du terme. Cette influence passe par un vecteur essentiel, la langue. Langue et économie sont liées. C’est pourquoi la préservation et la promotion de la langue française dans sa dimension culturelle autant que dans sa forme véhiculaire à l’international sont essentielles pour exprimer la spécificité française et le poids de la France dans le monde.

Nos propositions sous trois paragraphes

  1. Le français dans le monde réel, en France, en Europe et dans le monde. L’application du principe « Si tu veux promouvoir ta langue, apprends celles des autres » doit être l’épine dorsale de notre politique.
  2. Le français dans le monde virtuel, pour restaurer notre influence dans le monde de la toile et de la 3 D, pour parler à la jeunesse et conquérir des parts de marché dans les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC).
  3. Une autre vision de la Francophonie, pour une synergie de nos efforts à l’international : ce n’est pas pour 65 millions d’habitants que nous jouons mais pour 220 millions de porteurs de notre culture et peut-être beaucoup plus demain.

1. Le français dans le monde réel

Lancer une politique linguistique cohérente en France c’est d’abord réaffirmer que le français est bien la langue de la République y compris en légiférant, (en actualisant la loi du 4 août 1994), c’est ensuite restaurer un enseignement de qualité du français dès l’école primaire, c’est enfin promouvoir l’enseignement d’autres langues (pas seulement celui de l’anglais) comme élément essentiel de réussite dans un monde ouvert. C’est une France efficacement multilingue qu’il faut construire, non une France faussement bilingue.

Commentaire :

– Si l’identité de la France a un sens c’est bien à sa langue qu’elle le doit. On observe pourtant un défaitisme consternant des élites françaises vis-à-vis de leur langue depuis des années. Un exemple parmi d’autre – on se souvient qu’en mars 2011, dans le cadre de la sélection des Initiatives d’excellence (IDEX) des universités françaises pour le Grand emprunt, l’administration avait prévu d’imposer à la communauté universitaire de défendre ses projets en … anglais devant un jury notamment composé de consultants étrangers ! Dans les organisations internationales, à New-York, Bruxelles, Genève et même Paris, nos amis francophones restent ahuris devant l’emploi de l’anglais par des représentants français dans des réunions pourtant équipées d’interprètes.

Importance de la langue de culture : l’enseignement est en crise. Pour faire la place à l’enseignement de plus de matières et plus de langues on diminue des heures d’enseignement de la langue maternelle ou langue de culture. Or, elle est la clé de toute connaissance véritable. Elle est le socle de tous les autres savoirs, y compris la connaissance des langues étrangères. Elle permet de mieux comprendre le monde, elle est source de création, d’invention. Elle permet d’exprimer sa pensée au plus près. Le danger est de croire qu’une langue véhiculaire, utilitaire, appauvrie peut remplacer une langue de culture. En entretenant cette confusion, on expose la jeunesse à l’incompétence culturelle et à terme à l’échec.

Promouvoir des choix de diversité. Si l’anglais véhiculaire continue de jouer un rôle de premier plan dans la communication planétaire, il est insuffisant pour les entreprises qui aujourd’hui doivent s’ouvrir à la diversité et à la complexité d’un monde multipolaire. Le « tout anglais » appartient désormais au passé. Les ministres de l’Education, en prônant une France bilingue français-anglais, et en rendant l’anglais quasi obligatoire dès de primaire (Messieurs Allègre, Darcos, Chatel), n’ont pas pris la mesure des changements du monde, du poids des langues émergeantes, des NTIC. C’est une France multilingue qu’il faut promouvoir aujourd’hui dans un monde ouvert et multipolaire en s’appuyant sur les programmes européens de formation et de mobilité internationale universitaire tels Comenius, Erasmus, Leonardo da Vinci, Socrates.

2. Le français dans le monde virtuel

La révolution de l’internet a profondément changé nos rapports aux langues et les langues elles-mêmes. C’est désormais sur la toile que les langues jouent leur survie. Il est donc urgent de

– soutenir à grande échelle la numérisation des œuvres littéraires et scientifiques en français (WEB 1.0);

– encourager les réseaux sociaux, facebook, twitter etc. en français (WEB 2. 0) ;

– désenclaver les pays d’Afrique francophone (100 millions d’habitants), en les aidant à s’équiper en lignes Haut Débit ;

– créer des universités virtuelles francophones en plus grand nombre.

Commentaire :

A l’heure de la mondialisation et de la toute puissance du cyberespace dans le domaine des connaissances (WEB 1.0) et de la communication (Réseaux sociaux ou WEB 2.0), les langues se livrent sur la toile une compétition sans merci pour leur survie et les parts de marché. Ordre des langues pour les internautes aujourd’hui :l’anglais (50%) le chinois, l’espagnol, le japonais, le français (5e donc), le portugais, l’allemand, le coréen, le russe, l’arabe. Toute langue qui ne

pourra figurer sur l’internet est condamnée à disparaître. 50 % des langues seront éteintes d’ici à la fin du siècle (source UNESCO).

3. Une autre vision de la francophonie (citoyenneté francophone)

– La francophonie, c’est 220 millions de francophones (en augmentation, surtout en Afrique) dans le monde, une force considérable que l’on peut développer en faisant un excellent investissement. Cessons de concevoir la Francophonie comme une peau de chagrin à « défendre » ou comme une charge. Il faut au contraire la concevoir comme une base à développer par tous les moyens, dans l’intérêt de tous et non dans un esprit nostalgique ou défensif. Les pays francophones forment un formidable réseau d’échanges et donc un levier d’influence tant sur le plan linguistique que culturel et économique. Un passeport francophone pour une communauté solidaire, procurant certains avantages à ses titulaires (emploi, études, échanges économiques et culturels privilégiés etc.) pourrait être un élément supplémentaire de cohésion de cette famille unie autour de sa langue.

Commentaire :

les atouts du français d’après Gabriel de Broglie : « Le poids de la langue française comme véhicule d’identité et d’activité est un facteur essentiel de sa diffusion. C’est grâce à cela que toutes les grandes langues nationales, y compris le français, sont en expansion dans le monde. Le français n’a jamais été parlé par autant de personnes et, pour beaucoup d’entre elles, c’est leur seule langue d’accès à la modernité et aux techniques modernes. En effet, les habitants des pays francophones et les francophones dans d’autres pays ne peuvent compter sur leur langue véhiculaire pour avoir accès à l’ensemble des techniques en usage dans le monde, qu’il s’agisse d’informatique, de bâtiment ou de transports, par exemple. Pour tous ceux-ci, c’est le français, langue universelle, qui le leur permet »

Pour une politique d’influence française affirmée

Certes, l’action internationale de la France représente à peine 1% du budget de l’Etat, 0,2% du produit intérieur brut de la France, soit peu de choses au regard de la dette et des efforts de réduction des déficits. Mais la France garde des atouts – son réseau de lycées français, RFI, TV5, France 24, ses 140 centres culturelles, son réseau d’Alliances françaises, l’attraction qu’exerce sa langue et sa culture sur tous les continents – qu’il faut renforcer :

– par des actions communes avec d’autres pays latins en créant à proximité de nos outremers des plates-formes universitaires avec nos amis luso-, hispano-, italo ou néerlandophones ou sur des lieux historiquement francophones (Inde, Viêt-Nam etc.) ;

– en se posant la question de la place qu’occupe la langue française sur l’échiquier des expressions et des industries culturelles et en exportant des films français sous-titrés en français et/ou la langue locale ;

– en attirant les étudiants étrangers au lieu de les considérer comme de futurs fauteurs d’immigration ;

– en développer des synergies entre grands ensembles linguistiques ;

– Enfin, en coordonnant les influences entre marchés d’exportation et investissements culturels et stratégiques : l’influence française est un tout dont les éléments se renforcent.

Claire GOYER

20 décembre 2012

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Comments

  1. Je vote pour vous !
    Plus sérieusement, je constate avec satisfaction que les éléments que vous développez commencent à circulez et à se répéter. Il y a, on dirait, encore comme un “plafond de verre” à soulever avant que cela n’irrigue le débat public mais on peut espérer qu’avec des gens comme vous, les choses changent !
    Merci pour vos articles très intéressants !

  2. Si vous “votez” pour moi alors moi, je vous “embauche” pour faire avancer ces idées et susciter un débat public. Il faudrait que la grande presse en parle. Merci pour votre commentaire stimulant

  3. Bonsoir,
    Je suis assez d’accord avec votre diagnostic, et sur la promotion de la langue française. Notre pauvre langue française, massacrée qu’elle est par les adeptes du Globish si nombreux en France. Hélas.
    En outre, nos responsables politiques ne sont pas crédibles sur ces questions linguistiques que vous semblez bien connaître, ce qui est également mon cas.
    Mais quand vous prônez le multilinguisme, madame, je crains que vous n’oubliez une chose importante, c’est qu’apprendre une langue n’est pas chose facile, et n’est pas à la portée du premier venu. Loin de là!
    Certes, baragouiner est possible, mais il faut quand même y passer des années.
    Maîtriser une langue, c’est autre chose. Il faut être en immersion pendant des années pour atteindre un tel niveau, et on reste encore inférieur aux natifs. Et c’est là qu’est l’utopie: s’imaginer que l’Union européenne donnera aux États (en plus, ils sont endettés) les moyens d’organiser ces transferts de jeunes sur une grande échelle n’est pas raisonnable.
    Non, le multilinguisme est utopique, au sens chimérique du terme. Et pourtant, il faut préserver la diversité linguistique. Alors?
    La seule solution, mais combien de temps faudra-t-il encore attendre? — des années, des décennies, des siècles? — c’est de laisser le système actuel tel quel et de lui associer un enseignement optionnel (donc sur la base du volontariat) de l’espéranto dans les écoles, afin de comparer. Voilà une vraie langue européenne, à la portée de tout un chacun. Et cela ne coûterait pas grand-chose au regard des milliards d’euros engloutis jusqu’à présent, et pour quel résultat?

    À l’issue de la période d’observation, il faudra recourir à une évaluation et on verra.
    Mais le problème, c’est que le mot espéranto réveille chez de nombreuses personnes dont l’érudition est certaine, des poncifs du genre: “ce n’est pas une vraie langue, elle n’a pas de culture, elle n’a pas de support géographique voire historique, jamais aucun enfant n’a eu l’espéranto comme langue maternelle, avec l’espéranto on ne peut pas tout exprimer, et blablabla et blablabla… Les gens deviennent alors intarissables.
    Toutes choses qui sont fausses et qui montrent une seule chose, toujours la même: l’opposant à cette solution ignore son ignorance. Il n’a jamais ouvert un livre d’espéranto ni assisté à une rencontre entre espérantophones, mais il a un avis sur la question et répète à l’envi des contre-vérités. Toujours les mêmes.
    Sans vous manquer de respect, en êtes-vous, madame?
    Bien cordialement à vous.
    Thierry Saladin, docteur en médecine et enseignant diplômé d’espéranto.

    1. A Thierry Saladin : Je ne suis pas espérantiste mais je n’ai rien contre. Les États semblent être sourds à l’idée de mettre dans leur cursus scolaire une langue artificielle, malgré ses vertus. Le seul moyen d’y parvenir, c’est d’augmenter le nombre de locuteurs dans le monde, jusqu’a ce qu’il atteigne un seuil critique. C’est une entreprise de longue haleine. En attendant, il faut apprendre les langues étrangères, ce qui est une bonne façon de connaitre la culture des gens qui la parlent : double enrichissement et chemin vers la tolérance.

  4. Bonsoir Claire,
    Vous écrivez avec raison que : « Les États semblent être sourds à l’idée de mettre dans leur cursus scolaire une langue artificielle, malgré ses vertus.»
    S’agissant de l’espéranto, il vaudrait mieux parler, s’il vous plaît, de langue construite, le qualificatif « artificiel» étant trop souvent compris, hélas, comme quelque chose de négatif, quelque chose qui ne fonctionne pas. Comme si les langues dites naturelles n’étaient pas, elles aussi, artificiellement structurées. Mais passons.
    Vous écrivez ensuite: « Le seul moyen d’y parvenir, c’est d’augmenter le nombre de locuteurs dans le monde, jusqu’à ce qu’il atteigne un seuil critique. »
    — Mais ce dernier n’est-il pas atteint au moins par la diffusion de la langue dans tous les pays du monde, sinon comment expliquer que l’interface de Google existe aussi en espéranto?
    — Comment expliquer que Google traduction dispose de 65 logiciels de traductions de langues dont un en espéranto vers les 64 autres langues et vice versa?
    — Comment expliquer que Facebook, Twitter, Skype, Firefox, et Ubuntu (Linux) pour ne citer qu’eux existent également en espéranto?
    — Comment expliquer que Wikipédia dispose également d’une version en espéranto qui place cette langue à la 30e position, devant le danois, le lituanien, l’estonien, le letton et le bulgare, pour ne citer que ces quelques langues européennes, avec 175 000 articles?
    — Comment expliquer que parmi tous les projets de langues construites:
    – cette langue ait survécu à son inventeur?
    – qu’elle ait déjà 125 ans d’existence et qu’elle demeure la seule, non seulement à durer, mais à se développer malgré un silence médiatique assourdissant ?

    Vous écrivez ensuite: « C’est une entreprise de longue haleine». Nous sommes toujours d’accord, Claire, mais ne croyez-vous pas qu’il serait temps que des personnes comme vous, des linguistes donc, de surcroît des défenseurs de la langue française, prennent au sérieux une langue construite qui en est déjà à sa cinquième génération de locuteurs?
    Et pourquoi l’espéranto pour défendre la langue française? Tout simplement parce que cette langue permet, tout en jouant, une réflexion métalinguistique en profondeur, et plus rapidement que n’importe quelle autre langue, sur le fonctionnement de sa langue maternelle.
    Pour ceux qui ne sont pas linguistes, je précise donc que l’espéranto permet de redécouvrir sa langue maternelle, de la décoder en quelque sorte, qu’on soit enfant ou adulte, et elle éveille l’élève vers des structures étrangères, facilitant par surcroît leur apprentissage. Cela s’appelle la propédeutique. Une propédeutique tant vers l’apprentissage des langues européennes que vers des langues plus éloignées, comme le chinois par exemple.
    Combien d’espérantistes m’ont dit qu’avec l’espéranto ils comprenaient mieux le français: les informations, les panneaux dans les rues, les menus au restaurant quand ils sont en France? Lui est Allemand, elle est Néerlandaise, le troisième est Russe, et même une Chinoise espérantiste parlant un peu l’anglais. Alors?

    Vous savez ce qu’il faudrait, Claire, c’est que nous nous rencontrions. Qu’en votre qualité de présidente de DLF Bruxelles-Europe, vous invitiez un espérantiste à venir vous exposer les qualités propédeutiques de la langue devant vous seule pour commencer, voire devant vous et votre Conseil d’administration.
    Je me propose comme intervenant.
    J’attends votre réponse avec confiance puisque «vous n’avez rien contre l’espéranto et reconnaissez que cette langue a des vertus».
    Enfin, vous écrivez: «En attendant, il faut apprendre les langues étrangères, ce qui est une bonne façon de connaitre la culture des gens qui la parlent : double enrichissement et chemin vers la tolérance.Nous sommes d’accord, Claire, mais que proposez-vous concrètement pour inverser la tendance, et que répondez-vous à mes arguments sur le multilinguisme dans mon commentaire du 02 février 2013? Comme nous avons de choses à échanger!
    Vous aurez remarqué combien de fois j’ai indiqué que j’étais d’accord avec vous. Une synergie entre vous et nous, les espérantistes, ne pourrait-elle pas être enfin de mise?

    À bientôt de vous lire.
    Thierry

  5. Bravo pour votre combat pour la langue française. J’appuie en tous points la reformulation de la proposition :

    Après le second alinéa du II de l’article L-121-3 du code de l’éducation est ajouté l’alinéa suivant :

    “Les universités élaborent une politique linguistique visant à développer les langues étrangères et à promouvoir le français dans le monde afin de renforcer leur propre attractivité internationale.

    Les étudiants qui souhaitent s’inscrire dans les universités françaises doivent doivent avoir la possibilité d’acquérir dans le pays d’origine ou sur place un niveau en français suffisant pour pouvoir y suivre les enseignements.

    Les enseignements dispensés exclusivement dans une langue étrangère s’inscrivent, sauf exception, dans le cadre de cursus à vocation internationale qui sont alors des cursus bilingues qui incluent l’enseignement d’autres langues.

    Un décret en Conseil d’État précise les conditions d’application du présent article.””

    A Louvain-la-Neuve, j’ai un doyen qui veut généraliser l’emploi de l’anglais comme dans le Master FLE pour des raisons d’attractivité.

    Nous recevons des Vietnamiens qui veulent devenir professeurs de français et qui maîtrisent mal la langue. On n’est pas à une aberration près.

    Avec toute ma sympathie.

    Luc Collès

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