Diversité linguistique & langue française

Entretien avec Xavier NORTH, délégué général à la langue française et aux langues de France au Ministère de la Culture et de la Communication, où il anime depuis 2004 la politique linguistique de la France à l’échelon interministériel. Sur place, à Québec, Xavier North a défini pour nous la genèse et les objectifs du 1er Forum mondial de la langue française, car il a été de ceux qui ont suggéré à l’OIF d’en prendre l’initiative, et en même temps il a analysé avec clairvoyance l’écueil que la langue française doit éviter pour rester une grande langue de culture.

CG : Pourquoi ce forum à quelques mois du sommet de l’OIF ?

XN : Pour bien comprendre le sens et la portée de ce rassemblement, il faut revenir à l’origine de cette idée : ce à quoi nous avons assisté ces dernières années, c’est à une sorte de flétrissement de l’idée francophone ; tout s’est passé comme si l’image, institutionnelle à l’excès, de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) plombait le combat pour la langue française, tandis que l’image patrimoniale de la langue française plombait le combat pour la Francophonie, avers et revers d’une même médaille. Il fallait donc réfléchir sur le lien entre la Francophonie et la langue française. En effet, l’OIF a évolué peu à peu vers des préoccupations plus politiques – préoccupations parfaitement légitimes au demeurant – comme l’aide au développement, la coopération, la promotion des valeurs démocratiques, la coopération avec les pays du sud, etc. Dans l’intervalle, quelque chose avait fini par se perdre d’un sommet à l’autre : c’était le lien avec la langue française. Elle était devenue une sorte de référence obligée, de passage rhétorique aussitôt écarté au prétexte que la Francophonie, « c’est beaucoup plus que la langue française »…

Il fallait retrouver le lien fondateur, car cette évolution expose le français à un très grand risque : celui que, d’un élargissement à l’autre, la Francophonie devienne victime de son succès. À force d’élargissements et de nouvelles adhésions, les membres de la francophonie ayant le français comme langue officielle avaient fini par devenir minoritaires, le lien avec la langue française se relâchait.

CG : Comment avez-vous trouvé l’idée d’une seconde structure ?

XN : Nous avons regardé ce qui se passait dans les autres ensembles linguistiques, ils n’ont bien sûr pas tous la même structure.

Par exemple, le monde hispanophone repose sur deux piliers : une coopération des États latino-ibéro-américains d’aide au développement qui s’occupe peu de culture et pas du tout de langue, et à côté une autre structure, le congrès mondial de la langue espagnole se réunissant tous les trois ans, où on ne parle que de langue dans une perspective très conquérante et offensive. C’est une merveilleuse plate-forme de promotion de la langue espagnole, qui offre une tribune aux plus grands écrivains hispanophones. Fallait-il créer une structure analogue parallèlement à l’OIF et calquer notre projet sur le dispositif espagnol ?

Nous avons considéré que c’eût été une erreur de couper la Francophonie institutionnelle du lien avec la langue, et nous avons choisi de créer un congrès mondial de la langue française sous l’égide de l’OIF. Mais il y a une différence de fond, les responsables politiques ne sont pas invités en tant que tels, c’est un forum de la société civile, et il est tourné vers la jeunesse. Ce forum doit marquer aussi un changement de génération, un passage de relais. La génération des pères fondateurs de la Francophonie s’efface… naturellement.

CG : Bien sûr, ils disparaissent…

XN : Oui, ils disparaissent, et le monde a changé. Il n’est pas inutile de refonder un mouvement, et l’enjeu implicite est la refondation du mouvement francophone par une génération plus jeune. D’ailleurs on constate que les jeunes sont extrêmement actifs, très véhéments, même parfois agressifs, ce qui est une bonne chose ! Ils apportent une force et une fraîcheur très importantes pour garantir la pérennité de ce mouvement.

CG : Y aura-t-il d’autres éditions de ce forum ?

XN : C’est toute la question. À titre personnel, je le souhaite, d’autant plus que lorsque nous en avons fait la proposition à l’OIF, nous pensions déjà à un rendez-vous régulier, par exemple tous les trois ans. Mais à l’avenir, il serait peut-être préférable qu’il n’ait pas lieu la même année que le sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’OIF. Je pense qu’il ne peut pas ne pas y avoir de suite. Les jeunes le demanderont.

CG : Effectivement, dans les ateliers, les jeunes se montrent intéressés, posent des questions pertinentes…

XN : Bien sûr, et même si les réponses sont parfois un peu maladroites, l’important est qu’ils posent les bonnes questions, qu’ils interpellent les uns ou les autres. Il en ressortira des propositions intéressantes, par exemple sur la mobilité au sein de l’espace francophone – et il faut se garder des réponses simplistes, tenir compte des différentiels de développement considérables entre le Nord et le Sud… Ce serait rendre un mauvais service à la mobilité que d’avoir une vision angélique, il faut rester réaliste pour apporter des solutions réalistes. Mais bien d’autres propositions touchent à l’enseignement et à la recherche, à la place de la langue française dans le monde économique, au numérique, aux réseaux participatifs, sujets rarement abordés jusqu’ici.

Dans le cadre de la Francophonie, on pose la question de la langue essentiellement sous deux ou trois angles : l’éducation, la culture, l’évolution de la langue et ce dernier angle de vue, proprement linguistique, est d’ailleurs rarement abordé au sein de l’OIF. Mais on ne pense pas, dans sa globalité, la place de la langue dans les différents secteurs de la vie sociale, or c’est la question cruciale.

CG : Dans votre conférence d’hier, vous avez dit que la langue française est une langue de culture, bien sûr, mais qu’elle doit rester aussi une langue de communication, vous avez insisté sur ce point, pourquoi ?

XN : Oui, c’est très important, car ce qui différencie – peut-être – la langue française des autres langues de communication, c’est que pour le meilleur et pour le pire elle a une image de gratuité culturelle : historiquement, elle ne s’est jamais réduite à sa fonction de communication, son rayonnement a toujours excédé le poids démographique, la puissance économique ou militaire de la France. Son rayonnement s’explique par la portée intellectuelle des œuvres qui se sont exprimées en elle.

La tentation est grande de la considérer comme une grande langue de culture, de l’aimer pour la, ou plutôt pour les cultures dont elle est porteuse. Mais les expressions culturelles ne peuvent voir le jour que si elles sont adossées à une pratique quotidienne de la langue, elles ont besoin d’un liquide amniotique pour naître.

On ne peut pas défendre la langue française exclusivement au nom de la culture, il faut aussi la défendre comme moyen de communication : nous avons entendu, non sans une certaine émotion, le professeur Nobutaka Miura qui disait hier : Je n’ai pas appris la langue française pour faire carrière chez Michelin. On apprend le français parce que c’est la langue de l’esprit critique, de Descartes, de Rousseau… Certes, mais si on ne peut plus faire carrière chez Michelin en français, la francophonie ne produira plus de futurs Jean-Jacques Rousseau que liront de futurs professeurs Nobutaka Miura pour faire du français leur seconde patrie !

Donc il faut en permanence tenir les deux bouts.

Propos recueillis par Claire Goyer

Québec, 5 juillet 2012

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